Le 7 décembre 2006, j’ai assisté au Grand Palais de Lille à la conférence plénière de Net 2006 – Lille Métropole. L’objet de cette conférence intitulée « Le Web 2.0 – La toile vivante » : déterminer dans quelle mesure le Web 2.0 (défini ici comme une évolution des technologies, une nouvelle approche éditoriale et une interaction sociale) représente une révolution dans le monde de l’Internet, s’il va réellement impacter le développement économique sur le Web voire la société toute entière, ou s’il ne s’agit que du terrain de jeu d’une poignée d’utopistes, de marketeurs et de développeurs. Tout un programme !
Concrètement, les différents intervenants, tous impliqués dans le web 2.0 jusqu’au cou, sont venus expliquer leur vision du Web 2.0 et finalement expliquer que c’était un phénomène inévitable auquel il était grand temps de participer.
Qu’est-ce que le Web 2.0 ?
Steve Ballmer, l’actuel PDG de Microsoft, définit le Web 2.0 comme un phénomène technologique (Ajax, Flash…), communautaire, et caractérisé par un business model tournant autour de la publicité.
Tim O’Reilly, fondateur des éditions O’Reilly, parle d’un « tipping point », c'est-à-dire de ce moment où un phénomène isolé devient un phénomène de masse (voir l'article What Is Web 2.0).
Voici, en quelques mots, la vision du Web 2.0 telle que chaque intervenant l’a exposée :
Les intervenants et leur vision du Web 2.0
Grégory Renard, architecte-développeur, WygWam
Grégory travaille sur les technologies .NET depuis 5 ans. Il s’investit beaucoup dans les communautés .NET, son blog et des conférences, qui selon lui permettent d’instaurer un dialogue avec les utilisateurs et les acheteurs d’un produit. Il explique ainsi que sa société n’emploie pas de commercial car tous les clients sont trouvés via les sites communautaires qu’elle anime. Le site communautaire agit au fond comme une carte de visite géante, qui démontre l’expertise de la société, tout en partageant les connaissances et en contribuant à la communauté.
Il explique par ailleurs l’intérêt des blogs qui permettent facilement de faire partager du contenu riche au lecteur, et illustre son propos en évoquant une conférence que les blogueurs avaient abondamment commentée en proposant des interviews « off » des conférenciers après leur intervention, en publiant leurs notes de conférence, bref en proposant du contenu à valeur ajoutée plus authentique et vivant que le contenu « officiel » (les slides de la conférence, par exemple).
Sa vision du Web 2.0 est communautaire : il faut créer des espaces d’échange libres autour d’un produit ou d’une passion dans desquels utilisateurs, passionnés et clients pourront se retrouver.
Loïc Le Meur, entrepreneur, Six Apart
Directeur général d’une société de blogging, Loïc pense que les entreprises doivent instaurer un dialogue avec leurs clients via leurs blogs. Il pense que les blogs permettent de contourner le discours officiel (celui qu’on trouve sur la plaquette, par exemple) pour aboutir à quelque chose de plus authentique, et explique que c’est un excellent moyen pour un chef d’entreprise ou un homme politique d’entendre ce que ses clients/électeurs ont à dire, et éventuellement d’en prendre acte pour améliorer son produit/sa politique.
Loïc a souligné la qualité de ce qu’un simple particulier peut mettre en ligne, pour un coût finalement pas très élevé. Il a cité l’exemple de VinVin Entertainment, le blog d'un particulier qui réalise et diffuse une mini-série sous forme de podcasts vidéo, ou encore de blogueurs qui proposent leur version d’un concert auxquels ils ont assisté sous une forme quasi-professionnelle (voir Blogotheque.net, rubrique « concert à emporter »). C’est la « révolution des amateurs ».
Il a également souligné l’influence qu’ont eu les blogs sur les médias traditionnels, notamment les sites de presse qui permettent maintenant à leurs lecteurs de commenter chaque article publié comme on peut le faire sur les billets d’un blog.
Pour Loïc Le Meur, le Web 2.0 c’est du buzz. On est passé d’un discours formaté diffusé par quelques gros médias (radio, télévision, journaux…) à une audience passive, à un dialogue dans lequel tout le monde a la parole, notamment ceux qui n’étaient que consommateurs, utilisateurs ou lecteurs autrefois et qui sont devenus beaucoup plus actifs.
Franck Poisson, directeur général, WebWag
Le Web 2.0 a changé la façon dont les gens consomment de l’Internet. Ce sont maintenant les internautes qui créent du contenu, comme sur le portail WebWag qui leur permet de créer des pages 100% personnalisées à partir de contenus provenant de sites extérieurs.
Benjamin Derreumaux, directeur général, Le Gallodrome
Benjamin a créé une société de vente de T-shirts en ligne, qui a la particularité d’utiliser les visuels soumis en ligne par les utilisateurs pour fabriquer ses collections. Un concours permanent permet à des graphistes de soumettre leurs visuels, les utilisateurs peuvent ensuite voter pour les visuels qu’ils préfèrent, les plus populaires étant destinés à être imprimés sur des T-shirts et commercialisés.
Dans sa vision du Web 2.0, les utilisateurs ont pris le pouvoir puisque ce sont eux qui décident de l’avenir d’un produit depuis sa création jusqu’à sa mise en vente.
Pascal Josselin, directeur général, Yoono
Yoono est un moteur de recherche social. Les internautes installent un plugin dans leur navigateur qui détecte automatiquement les sites qu’ils mettent dans leurs favoris et les sites sur lesquels ils surfent. En analysant les comportements de tous les internautes ayant installé ce plugin, Yoono suggère d’autres sites intéressants : « Les internautes qui ont aimé ce site ont aussi aimé celui-là ».
André-Yves Portnoff, groupe Futuribles
Pour André-Yves, on est passé d’une communication asymétrique (c'est-à-dire des médias traditionnels comme la télé et la radio vers le public) à une consommation bilatérale entre ces médias et leurs lecteurs.
Quel business model pour le Web 2.0 ?
Les intervenants s’accordent pour dire que la question du business model n’est pas encore bien claire. Quelques points intéressants ont été évoqués :
Le web 2.0 tourne autour des utilisateurs
Les services qui ont du succès brassent plusieurs milliers voire plusieurs millions d’utilisateurs. L’enjeu est donc de trouver un moyen de rentabiliser ces utilisateurs.
La publicité est un des piliers du Web 2.0
Des systèmes comme Google AdSense qui permettent d’afficher des liens publicitaires contextuels sur une page Web (c'est-à-dire, en rapport avec le contenu de la page) permettent de tirer profit facilement et rapidement d’un site ou service. Ces liens seuls permettent rarement d’assurer la rentabilité du service, mais ils permettent en tout cas de rentrer de l’argent dès que celui-ci est lancé, en attendant de trouver un modèle économique plus élaboré.
Pas assez de pub pour tout le monde ? Tous les espaces publicitaires disponibles actuellement sur Internet ne trouvent pas preneur. Seuls quelques têtes de listes (les sites ou services les plus populaires) se partagent le gros du gâteau publicitaire, et les autres ne récoltent que des miettes. En même temps, les sommes investies par les annonceurs en France dans la publicité en ligne sont encore assez faibles par rapport aux Etats-Unis et sont en augmentation constante (voir Publicité: les liens sponsorisés en tête des investissements en Europe ou Le Search Marketing est en plein essor en Europe).
On passe d’un marketing de masse à un marketing de niche
Au lieu de chercher à vendre quelques bestsellers au plus grand nombre, Internet peut vendre de nombreux produits hyper pointus, chacun à quelques unités seulement. L’addition de l’ensemble de ces petites ventes finit par produire de grosses ventes. La boutique Amazon, qui a démarré dans les produits culturels (livres, CD, DVD…) réalise ainsi plus de la moitié de son chiffre d’affaire avec des produits de niche (livres rares, CD pas très populaires…) et non avec les bestsellers. Cette partie du catalogue dans laquelle peu d’exemplaires de chaque référence sont vendus, mais de nombreuses références sont vendues, est désignée comme la « longue traîne » (Long Tail en anglais), un phénomène théorisé par Chris Anderson.
On retrouve ce phénomène dans les sites communautaires qui, en permettant de fédérer et d’identifier des groupes d’utilisateurs hyper ciblés géographiquement (« les gens qui habitent Lyon ») ou par centre d’intérêt (« les gens qui aiment la confiture de mûres de Corrèze »), permettent aux annonceurs de diffuser des publicités hyper ciblées, chose que les médias traditionnels comme la télévision ne permettent pas de faire. Ainsi, le site américain facebook.com, un annuaire de gens qui peuvent communiquer entre eux, dégage une rentabilité exceptionnelle en permettant notamment au Mac Do du coin de diffuser des publicités uniquement aux gens qui habitent dans son quartier. Là encore, la somme investie par un annonceur n’est pas énorme, mais le cumul de tous les annonceurs susceptibles d’investir finit par générer de grosses sommes.
Les limites du Web 2.0
L’actuel système de classification par tags (ou mots-clé) du contenu mis en ligne n’est pas idéal.
D’abord parce que les tags sont subjectifs, parce que trop de tags tuent le tag, parce qu’il est fastidieux de tagger un morceau vidéo ou audio si c’est pour gloser ce qu’il contient (tagger une vidéo avec « chaise » si elle représente une chaise, ou un MP3 avec « business » s’il contient ce mot, c’est très fastidieux pour celui qui doit tagger, et ça pourrait être automatisé).
Comment distinguer le contenu de confiance du contenu douteux ?
A partir du moment où chaque internaute devient producteur de contenu, comment savoir à qui faire confiance ? Les médias traditionnels ne sont certes pas parfaits, mais ils ont le mérite de présenter leurs contenus sous la plume d’auteurs identifiés, connus, et parfois reconnus. Ce n’est pas toujours le cas sur les blogs, dont les auteurs choisissent parfois de rester anonymes, ou sur les sites collaboratifs, où le contenu publié est le fruit du travail de tellement de personnes qu’il devient impossible de l’attribuer à quelqu’un en particulier.
Ainsi, le Web 2.0 génère aussi une forme de bruit, de pollution numérique
C’est-à-dire un contenu inutile, sans valeur ajoutée, et parfois même un contenu erroné, mensonger, douteux… D’après les intervenants, l’écrémage se fait assez naturellement : de la même façon que « dans la vraie vie » on n’écoute pas l’avis du premier inconnu venu, sur Internet on ne lit et n’accorde de l’intérêt qu’aux contenus émanant d’amis, de personnes connues ou de confiance..
Quel avenir pour le Web 2.0 ?
André-Yves Portnoff a conclu la conférence en disant que l’avenir (pas du Web 2.0 en particulier, mais plutôt du Web), c’était sûrement d’être connecté tout le temps. Il a parlé du concept ABC, Always Best Connected, qui désigne l’idée qu’on bénéficie de la meilleure connexion possible où que l’on soit. Ainsi, on part de chez soi où l’on utilisait un réseau ADSL, puis on passe dans la rue à un réseau WiFi/WiMax, et on arrive à son travail où l’on utilise le réseau de l’entreprise.
La prochaine grande bataille sera celle du contrôle de la carte SIM, qui permettra d’identifier qui est connecté au réseau, et éventuellement de facturer des services (via la facture téléphonique). Autrement dit, les opérateurs téléphoniques se retrouveraient de plus en plus en concurrence avec les banques.
Ma conclusion
Une conférence très intéressante, même si je n’ai rien appris de très nouveau. Il est toujours intéressant d’entendre la vision de ceux qui se trouvent au cœur de l’action.
Ensuite, j’ai particulièrement apprécié Virginie Robert, chef du service « Les Echos Innovation » qui a su animer le débat de façon efficace et discrète, recadrant quand il le fallait, interrompant quand c’était trop long, et expliquant quand ça n’était pas clair. Elle était d’ailleurs la seule touche féminine dans ce plateau autrement 100% masculin.
Enfin, ça n’était pas lié à cette conférence en particulier, mais j’ai regretté l’impossibilité de pouvoir rencontrer les autres participants. Clairement, d’autres entrepreneurs avec le même profil que moi étaient présents, mais pas de liste des participants. Il aurait fallu assister à toute la journée (avec pauses café et déjeuner) pour faire un peu de networking, mais je n’avais pas le temps.


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